Seigneurs de Brotonne

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Nul doute, vu le nombre de branches paternelles remontées jusqu’au 17ième sur les villages de Bliquetuit et Vatteville, que depuis longtemps mes ancêtres vivaient sur la terre de Brotonne. Nul doute non plus, que certains, de ma branche maternelle, furent leurs seigneurs ( mon ancêtre Anne Clotilde Dulondel, sosa 913, avait en effet comme arrière arrière grand mère Marguerite de Franqueville ).

Voici pourquoi je m'intéresse beaucoup à l'histoire de la presqu'île de Brotonne où je vis et où je pense avoir des racines profondes. Beaucoup de noms sont cités dans cette page que j'ai essayé de rendre la plus digeste possible, et j'espère qu'il vous sera agréable de la lire. Elle s'interrompt un peu brutalement, mais je compte bien continuer et vos encouragements sont les bienvenus. Pour ceux intéressés par la presqu'île, je les invite à regarder ma page Bliquetuit.

                                                                          Nathalie.

 

Un peu d'histoire de Normandie et de la terre de Brotonne de 912 à ~1120

                                                   

Par le traité de St Clair sur Epte ( 912 ) le roi Charles le Simple abandonne à Rollon la région appelée depuis La Normandie. Rollon et ses successeurs devront seulement un hommage de vassalité au roi de France. Une ère de paix s’ouvre. Rollon distribue les villes, les châteaux, les cités, les champs, les prés à ses 20 000 compagnons, selon leur rang et leurs mérites.Ces envahisseurs Normands, après avoir ravagé les abbayes, pillé et incendié les églises, de pirates deviennent ( avec la conversion de Rollon ) de pieux bienfaiteurs.

Bernard, nommé par Guillaume de Jumièges, le Danois, Danus, parent et compagnon précieux de Rollon, eut le territoire et le titre de comte d’Harcourt. Pont Audemer et de grands domaines sur le bord de la Risle lui auraient également été donnés en apanage. Ce que nous savons est que Torf, son fils, fut seigneur de Pont Audemer . Il épousa Ermenberge, fille ou parente d’Ansleck, tige de la maison Bertrand de Bricquebec. A la mort de Torf, ses domaines furent partagés entre ses 2 enfants, Turouf ( ou Turulfe ou Theroulde) et Turketil, souches des maisons de Meulan et d’Harcourt.

Rollon garda la presqu’île de Brotonne dans son vaste lot mais négligea la Villa Régia d’Arelaune . Son fils, Guillaume Longue Epée l’imita.

C’est sous Richard 1er , vers 953 qu’eut lieu le changement de nom de la forêt d’Arelaune ,qui dès lors se nomme Sylva Brittonis, altéré plus tard en Sylva Brothoniae et Brotoniae. Ces noms avaient déjà été employés du temps de Charlemagne …

Les successeurs de Rollon feront de nombreuses donations à l’église.

--- Le Duc Richard 1er donna vers 990 la moitié du territoire d’Heurtauville au couvant de Jumièges.

--- Richard II donna à la même abbaye des terres, des prés, des bois de la presqu’île, puis la terre complète d’Heurtauville.     En 1026, il fit don à l’abbaye de Fécamp des villages d’Aizier et de Ste Croix sur Aizier.

--- Richard III donna en 1029 à Hugues, évêque de Bayeux une grande partie de la forêt de Brotonne.

A la mort de Richard III , son frère Robert devint Duc. Il est obligé de sévir contre une rébellion de l’évêque Hugues et le contraint à lui rendre tous les dons que Richard lui avait fait. La forêt de Brotonne revint ainsi au domaine ducal.Elle n’y restera pas longtemps, le duc Robert se décidant à partir pour la Terre Sainte. En 1024, en prévision de son absence, il fait reconnaître des seigneurs son fils Guillaume pour successeur. Le jeune Guillaume n’a que 8 ans, son père l’a confié au roi de France. Alain III comte de Bretagne est son gouverneur.

Coup de théâtre, le Duc Robert meurt à Nicée le 2 juillet 1035. Immédiatement, la majeure partie de la noblesse Normande réclame son jeune Duc Guillaume. Alain III meurt bientôt empoisonné. Guillaume d’Arques ou de Talou, fils de Popie, un des demi-frère de Robert n’est pas étranger aux complots qui se trament. Il fait acte de possession des terres de Brotonne en 1040. Riche et puissant, retenu dans son comté d’Arques par ses intrigues politiques, Guillaume d’Arques fait don de terres et privilèges aux abbaye de Jumièges et de St Wandrille. Mais l’ambition le ronge, il désire posséder tout le Pays de Caux et porter la couronne ducale. Le premier, en l’absence du duc, son frère, il proclame hautement son refus d’hommage au jeune Guillaume, son neveu, qu’il nomme dédaigneusement le Bâtard …

C’est le début d’une véritable guerre civile. Il faut trouver des hommes sûrs à qui confier le jeune Duc.

On pense aux 2 fils du vieux Torf, Théroulde et Turquetil. Ce dernier, avec Aubert et Gilbert, est nommé tuteur et Théroulde précepteur.

Le jeune Guillaume fait son entrée dans Rouen, Guillaume d’Arques capitule.

Mais la paix n’est qu’apparente , Gilbert, Théroulde et Aubert sont tués.

Onfroy, fils de Théroulde hérite du vaste domaine de Pont Audemer et s’attache au jeune Duc.

Il épouse Albérède ou Aubrée née dans le voisinage de la forêt de Brotonne. Un village porte encore son nom, la Haye-Aubrée, sans doute pays d’origine de la jeune épousée.

Ce couple eut au moins 3 fils, Roger, Robert et Guillaume et 1 fille, Dunelme. Onfroy les éleva dans l’attachement du jeune Guillaume.

Roger de Tosny, comte de Conches, descendant de Malahulce, oncle de Rollon, exige également la couronne Ducale. Lui et le seigneur de Brotonne, Guillaume d’Arques étaient les plus redoutables ennemis du jeune Duc.

En 1041, pour punir la fidélité héréditaire d’Onfroy au jeune Duc, ils se jettent sur Beaumont et Vieilles, domaines d’Onfroy. Robert et Roger, les fils de ce dernier montent une petite armée. Dans le voisinage de Bourgtheroulde se livra un combat acharné. Roger de Tosny et ses 2 fils furent tués. Ce fut peut être en souvenir de cette victoire que la terre de Bourgtherouldeentra dans les possessions de Turquetil, car sa fille Lesceline, qui épousa Guillaume, comte d’Eu, fils de Richard 1er , avait le titre de dame de Bourgtheroulde. Selon certains auteurs, Théroulde et Turold désignent un même personnage et Turquetil serait un diminutif de Turold. Lesceline hérita plus sûrement cette terre de son oncle Théroulde, frère de Turquetil.

Houel écrivit que Roger de Tosny fut tué en duel par Roger, fils d’Onfroy.

A cette époque, le roi de France abandonne le jeune Duc et devient même son ennemi. Guillaume peut cependant régner. On ne veut pas encore déshériter Guillaume d’Arques dont la forêt de Brotonne possède encore peut-être l’antique résidence des rois. Arlette, la mère du petit Duc, s’en console en faisant construire tout prés de Rouen, dans une autre forêt, une maison de plaisance qui a conservé le nom de Bois-Guillaume ( 1041 ).

La paix règne . Le jeune Duc épouse Mathilde, ce fut l’occasion de grandes fêtes. Comtes, barons, chevaliers accourent prendre part aux cérémonies. Un manque, le seigneur de Brotonne, le puissant comte d’Arques. Ce dernier est à la tête d’une rébellion armée qui sème le pillage.

A la nouvelle de cette rébellion , le jeune Duc envoie au comte d’Arques, des reproches, mais l’oncle méprise les avertissements du neveu. Il ne redoute pas un assaut, ayant mis à profit le voyage de noce de son ducal neveu.

Mais Guillaume, irrité décide d’aller l’attaquer ( 1053 ). Il quitte Valognes et se dirige vers Arques.

Il s’arrête à Pont-Audemer et demande l’aide précieuse de Roger, vainqueur de Roger de Tosny.

La troupe s’augmente et côte à côte le Duc Guillaume et Roger galopent vers Arques. « Telle fut la rapidité de la course, dit un contemporain, qu’à l’exception de six chevaux qui arrivèrent en même temps que lui, tous les autres crevèrent sur la route . »

Cette route, ce fut l’antique voie romaine de Pont-Audemer à Lotum qui traverse la belle forêt de Brotonne ( cette voie romaine abordait la Seine à Port Caudebec. Il en reste un tronçon qui, partant du centre de St Nicolas de Bliquetuit, traverse le Fayel et les 2 routes de Vatteville).

Nul doute que le jeune Guillaume, au long de cette route, délicieusement ombragée par les vieux chênes d’Arelaune, n’ait amèrement songé combien ses largesses avaient été inutiles, puisque le seigneur de Brotonne lui était demeuré hostile.

En arrivant devant le château de son oncle, Guillaume compris l’inutilité d’un assaut et organisa un blocus. Il attendit devant la forteresse la capitulation, ce qui arriva. Guillaume d’Arques dut s’exiler.

Guillaume lui confisqua tous ses biens. Le comté de Talou et la belle forêt de Brotonne retournent au domaine ducal.

Sur un trône désormais affermi, Guillaume songe à remercier les braves chevaliers Cauchois et plus particulièrement le vainqueur de Roger de Tosny.

Il se rappelle la belle presqu’île de Brotonne, terre royale que Rollon avait choisie. C’est un descendant de Rollon lui-même qui a démérité. Avec magnanimité, le jeune Duc la donne à Roger, fils d’Onfroy.

Il agrandissait ainsi magnifiquement le domaine d’Onfroy, fils de Théroulde. C’était la récompense de loyaux services , un hommage au sang versé par le fidèle Théroulde, son précepteur.

Roger, le jeune seigneur du fief noble de Brotonne ne sera pas un ingrat. Ainsi bien doté, il épousa en 1045 ou 1046 Adeline, fille de Galéran et sœur de Hugues II , comte de Meulan. Celui-ci ayant pris l’habit monastique au Bec, vers 1077, Roger héritera à cette date de la magnifique succession de son beau-frère qui fera passer entre ses mains toute la portion occidentale de l’île de France.

En 1066, lorsque la conquête de l’Angleterre est décidée, Roger qui partageait vivement l’intention de Guillaume de régner en Angleterre, ( le roi décédé étant cousin du Duc , comme issu d’Emma, sœur de Richard son aïeul et tante de Robert son père ) fournit 60 vaisseaux, ce qui fut un gros appoint.

Pourquoi ne pourrions nous pas conjoncturer que le bois de la forêt servit à la construction de quelques carênes, comme elle avait servi cette même Angleterre contre Jules César ?

Nous retrouvons , Roger, seigneur de Brotonne, affairé à St Valéry, dans l’attente d’un vent favorable, à l’immense flotte de Guillaume. Ses 60 vaisseaux sont là, au milieu de 1500, qui soulignent à la fois la puissance et la fidélité de Roger.

Bien que Houël cite Roger parmi les guerriers d’Hastings, nous pensons qu’il n’y prit pas part, car, preuve de l’estime que Guillaume lui portait, pendant l’absence de ce dernier, il fut le chef du conseil de la reine Mathilde. En effet, personne mieux que Roger ne pouvait défendre le duché de Normandie contre les intrigants.

Le sang de Roger coulera malgré tout en terre d’Albion. Son jeune fils Robert avait suivi Guillaume.

A Hastings, il commandait à l’aile droite de l’armée normande, une légion à la tête de laquelle il fit des prodiges de valeur et contribua par ses courageux efforts au succès décisif de la bataille.

Tous les glorieux guerriers d’Hastings défilent au côté de Guillaume, à son entrée solennelle à Londres. Le duc-roi paye généreusement ses troupes et à ses chevaliers, il octroie de riches domaines.

Roger, seigneur de Brotonne et son fils Robert ne sont point oubliés. Roger ne voulut pas prendre part à la spoliation des propriétaires Anglais « homme d’une simplicité et d’une bonne fois antique, dit Guillaume de Malmesbury, il refusa toujours d’aller en Angleterre où le Conquérant lui offrait toutes les possessions qu’il pouvait demander. Il voulait donner tous ses soins à l’administration de l’héritage que ses pères lui avaient laissé, et il n’était point dans ses intentions d’envahir, de l’autre côté de la mer, des biens sur lesquels il n’avait aucun droit « .

Tant de désintéressement ne pouvait que le faire estimer davantage. Roger, seigneur de Brotonne conservera toujours les bonnes grâces du Conquérant. Ce dernier continua de lui donner des marques non équivoques de son entière confiance. Nous voyons en effet, Roger signer à presque toute les chartes de son souverain.

En 1073, le vieil Onfroy meurt. Roger accompagne ses restes à l’abbaye de St Pierre de Préaux où ils sont ensevelis. Il reçoit en partage le domaine de Pont-Audemer et la terre de Beaumont, dont il se plait à porter les titre seigneurial. Vers 1080, le duc Guillaume confirme la donation des ducs, ses prédécesseurs. Il n’annula point les libéralités de Guillaume d’Arques en faveur de l’abbaye de St Wandrille. Cette chartre mentionne au nombre des possessions de l’abbaye l’île de Belcinac et les églises de Vatteville et de Brotonne ainsi que toute la dîme de la forêt, enfin les 10 acres de prés, légués, à Vatteville par l’évêque d’Evreux, Hugues.

La mort de son duc poussa Roger à quitter une vie trop mouvementée. L’abandon dont fut l’objet le Conquérant dans sa maladie, à sa mort et même à ses funérailles, le firent méditer sur le néant de la gloire humaine. Vers 1092, il lègue tous ses biens à son fils Robert et part vivre à l’ombre du couvent de Préaux pour préparer une mort sainte.

Auparavant, accompagné de ses 2 fils, il se rend à son joli castel de Vatteville et là, par acte daté du 13 janvier 1086, il tient à confirmer les privilèges du couvent de St Wandrille en forêt de Brotonne. De cette charte, il ressort que Roger et ses fils, Robert et Henri, concèdent la dîme des revenus de tous genre que produit la forêt de Brotonne. Il concède en outre la dîme du moulin neuf de Vatteville.

Robert son héritier est un puissant seigneur. Il est comte de Meulan, seigneur de Pont-Audemer, sire de Beaumont et châtelain de Vatteville. Il est également comte de Leicester.

Henri, son frère hérite de la terre du Neubourg.

Il y a à Vatteville, de majestueuses ruines d’un château fortifié. Fut il élevé par les sires de Pont-Audemer ou avant eux par le comte d’Arques ? Avec ce château, dont l’appareil est caractéristique du XI me siècle , il ne peut être question du domaine Mérovingien.

L’emplacement de cette demeure seigneuriale indique suffisamment son rôle défensif. Il est à 200 m du fleuve et dressé sur un mamelon ; son appareil est celui d’un château fort : murs épais, fossés profonds.

Autour de ce castel, toute l’histoire de Brotonne va désormais graviter.

En parlant de la puissance des sires de Meulan, seigneurs de Brotonne, nous pressentons que leurs domaines furent à l’abri de bien des discordes. La presqu’île prospérera à l’ombre de leur puissance.

A sa mort, Guillaume le Conquérant laissa 3 fils, Guillaume le Roux qui devenait roi d’Angleterre, Robert Courte-Heuse qui recevait le duché de Normandie et Henri qui n’eut en partage une somme d’argent : le trésor de Winchester, mais son père en mourant lui prédit une glorieuse destinée.

La France va connaître des années de lutte fratricide. Robert de Meulan est dans l’embarras. Il a des biens en Angleterre, il est même comte de Warwick. Il est aussi possesseur de beaux domaines en Normandie. Le duc Robert veut s’attacher un seigneur aussi puissant. Il lui confirme la donation du comté et de la ville de Brionne qu’il avait avec son père échangé avec la forteresse d’Ivry, dernier poste d’honneur du vieux Roger de Beaumont. De son côté, Guillaume le Roux cherche également à le gagner. Le jeune Robert de Meulan, qui s’enorgueillit de ses prouesses d’Hastings penche plutôt pour le roi d’Angleterre. Il vient à Rouen, et préférant à Brionne la forteresse d’Ivry, il la réclame insolemment au duc. Odéric Vidal nous donne le récit de cette extrême violence : «  Le duc lui répondit : j’ai donné à votre père, comme échange équivalent l’illustre château de Brionne pour cette forteresse . » - «  Je n’accepte point cet échange, répliqua le fils de Roger, je veux avoir ce que votre père a donné au mien : sinon, par St Nicaise, je vous ferai des choses qui ne vous plairont pas. »

Une démarche si inconvenante blesse le duc Robert. Il jette en prison l’arrogant vassal et fait occuper Brionne par Robert, fils de Beaudoin de Meules.

Le vieux Roger de Beaumont, du fond de l’abbaye de Préaux apprend la nouvelle. Malgré son âge et son amour de la solitude, il se rend à la cour, obtient du duc la liberté de son fils. Ordre est donné de briser les fers du jeune Robert de Meulan.

Peu après, Roger demande au duc la restitution de Brionne contre une forte somme d’argent. Ce dernier, toujours à court d’argent accepte et ordonne à Robert de Meules de rendre la place à Roger.

Robert de Meules refuse. Le duc vint donc dans la semaine de la pentecôte 1090 mettre le siège devant Brionne. Roger et ses fils l’avaient devancé. Les assiégeants mirent le feu à la garnison qui du se rendre le soir du premier jour de siège. Aussitôt, le duc remet Brionne à Roger.

Le vieux comte satisfait regagne l’abbaye de Préaux où il meurt en 1094. « chargé d’années et de l’habit de St Benoît. » dit Du Moulin. Son corps fut déposé dans l’église de l’abbaye, près de son père et de son frère Robert.

Cette mort mettait Robert en pleine possession de l’héritage paternel. «  il possédait, dit Laroque, de si puissantes marques de noblesse qu’il s’intitulait «  comte par la grâce de Dieu » à l’exemple des princes souverains. »

Il avait épousé en première noce, Godechilde, fille de Raoul de Conches et d’Isabelle de Monfort.

Des raisons inconnues firent annuler ce mariage qui ne satisfaisait peut-être pas ses ambitions. Il rêve d’entrer dans la famille royale de France. Il y parvient en épousant une cousine, Isabelle, fille de Hugues le Grand, père du roi Philippe et comte de Vermandois. Il obtient du Pape dispense d’empêchements canoniques pour sa parenté au 5ème degré. Le mariage a lieu dès 1095.

Sur ces entrefaites, le duc Robert se décide à partir en Palestine. Pour trouver de l’argent, il engage tout son duché à son frère, Guillaume le Roux, roi d’Angleterre. Le 15 août 1096, le brave Robert part pour Jérusalem. Une foule de seigneurs l’accompagne, l’expédition compte près de 60 000 hommes.

Robert de Meulan n’est pas parmi eux. Il se préoccupe de son duché de Leicester et n’est pas fâché de l’absence de son duc avec qui il avait eu des démêlés. Il se réjouit de servir Guillaume le Roux.

Sa situation devient vite embarrassante.

En 1097, des seigneurs se révoltent. Le comte d’Eu veut remplacer le duc Robert par Etienne d’Aumale. Le roi d’Angleterre accourt prendre possession du duché de Normandie. Le roi de France soutient les rebelles.

Le seigneur de Brotonne est perplexe.

D’une part il est vassal et même parent du roi de France pour son comté de Meulan et par son mariage, d’autre part, il relève pour ses domaines de Beaumont, de Pont-Audemer et de Brotonne, du duc de Normandie, comme aussi du roi d’Angleterre pour sa terre de Leicester.

Son parti est cependant vite pris, il soutient Guillaume le Roux et ouvre ses forteresses aux garnisons Anglo-Normandes. Le duché est paisible.

Mais voici pour le seigneur de Brotonne de nouvelles complications : Guillaume le Roux est tué dans une partie de chasse ( 1100 ). Il informe alors rapidement Henri, de la mort de son frère, lui demande d’accourir et l’accompagne à Londres et à Rouen pour le faire couronner. Henri se saisit des trésors.

Le seigneur de Brotonne va payer la rançon des bonnes grâces dont il est l’objet de la part du nouveau roi. Guillaume, comte d’Evreux et Raoul de Conches se vengent, ils dévastent ses domaines.

De la Terre Sainte , le duc Robert est informé de ces graves et brusques évènements. Il accourt en Normandie, réunit une armée à Eu, cependant que la duchesse Sybille lui donnait un fils, Guillaume Clinton. Les deux frères préfèrent un accord à une bataille. Robert renonce à la couronne d’Angleterre moyennant une rente viagère de 2000 livres d’argent. Les seigneurs Normands reviennent peu à peu de Palestine et sont mécontents d’avoir perdu leurs fiefs Anglais. Parmi eux se trouve le seigneur de Tancarville. Ils se proposent de reprendre leurs biens et sur leur insistance, le duc Robert retourne en Angleterre, mais avec une troupe insuffisante. Il est bientôt battu et fait prisonnier.

Très en faveur auprès du roi Henri, dont il est même le conseiller, le seigneur de Brotonne sert de négociateur entre les 2 frères. Le duc Robert est rendu à la liberté, mais doit renoncer à sa pension de 2000 £. Robert Courte-Heuse revient plus faible et plus pauvre que jamais dans son duché.

Robert de Meulan resta en Angleterre.

En Normandie, jamais la féodalité ne sera plus belliqueuse et brutale. On se bat entre Français pour le moindre héritage. Le plus souvent, ceux sont les humbles gens qui paient de leur sang ces divisions. Des châteaux, devenus de véritables repaires, la ruine et le meurtre descendaient comme des oiseaux de proie sur les villages environnants. Des villes, des villages étaient ravagés, incendiés.

Le duc Robert laissait faire, mais le roi Henri s’inquiétait de ces dévastations. En 1103, il envoie le seigneur de Brotonne en Normandie, avec des troupes afin de terminer un différent. La négociation marcha et renforça les liens entre les 2 hommes.

C’est à cette époque que naissaient 2 jumeaux au seigneur de Brotonne, Valéran et Robert.

Pendant ce temps, le duc Robert faisait un traité de paix avec un ennemi du roi Henri, le terrible Robert de Bellesme. A cette nouvelle, le roi d’Angleterre envoie à nouveau le fidèle seigneur de Meulan pour enquêter. Sur le rapport alarmant de ce dernier, le roi équipa une flotte et fit voile vers le duché. Nous sommes en 1104, Robert reçoit docilement les reproches de son frère, promet de mieux gouverner. Les seigneurs Normands, de plus en plus se détachent de leur duc, se rapprochent du roi Henri.

A peine ce dernier a-t-il regagné l’Angleterre, que les représailles éclatent entre les partis. Robert de Bellesme ouvre les hostilités, les brigandages. Nul doute que les domaines de Robert de Meulan n’ai eu à en souffrir.

Henri, informé de l’anarchie et sollicité par de nombreux seigneurs décide attacher la Normandie à sa couronne. Il recrute une forte armée, équipe une flotte et au printemps de 1105, il débarque à Barfleur. Le seigneur de Brotonne est à ses côtés. Partout le roi Henri trouve des partisans. L’or et l’argent sont offert habilement. Le clergé lui-même semble abandonner le duc Robert.

Le roi Henri longe la basse Seine, s’empare de Caen et de Bayeux. Le brave Robert d’Estouteville règne sur le pays de Caux.

Une bataille décisive a lieu entre les 2 frères, à Tinchebray. Robert de Meulan y commande le 2ième corps de l’armée Anglaise. Le duc Robert est fait prisonnier. Son fils Guillaume Clinton n’est sauvé que grâce à Hely de St Saëns, seigneur d’Arques.

Henri, devenu maître, emprisonne le brave Robert qui, les yeux crevés, après 27 ans de captivité, finira ses jours, dans un cachot de Cardif. Les droits de son fils sont repoussés.

Les 2 spectres d’Angleterre et de Normandie sont dans la même main. Henri fait son entrée solennelle à Rouen.

Malgré ses concessions, l’usurpateur ne reçoit pas un hommage unanime. Malgré de sages mesures de politique, il compte des ennemis. L’église elle-même lui est hostile. Robert de Meulan est soupçonné d’être l’inspirateur des décisions royales. Aussi est il excommunié en 1106 par la Cour de Rome pour son adhésion à la politique d’Henri 1er.

Philippe 1er , roi de France, commence à regretter de ne pas avoir pris parti pour Robert. Il protège le jeune Guillaume Clinton. Henri 1er fortifie le duché, répare les citadelles, accorde, sans exiger de rétribution l’affranchissement des bourgs, fortifiant ainsi les droits des seigneurs particuliers. Les religieux le bénissent pour l’encouragement à l’étude. Ils le surnomment Henri Beauclerc.

Le seigneur de Brotonne associé à Henri dans la lutte le restera dans les honneurs. Ainsi fut il élevé par le roi d’Angleterre au dessus de tous les autres seigneurs de son royaume, sous le double rapport des richesses et de la puissance.

Voici ce que Guillaume de Malmesbury écrivait de lui : «  Il avait la réputation d’être l’homme le plus habile qui exista entre Londres et Jérusalem. Mais de grands défauts trahissaient et balançaient cette réputation car le seigneur de Brotonne était en si grande estime en Angleterre que l’usage s’y était introduit de se vêtir et de manger comme lui. A l’exemple de ce gentleman tous les seigneurs ne faisait qu’un seul repas : ce n’était pas par parcimonie qu’il agissait ainsi, car il n’y eu jamais nulle part plus de luxe que sur sa table. Dans les plaids, il était le défenseur de la justice ; sur le champs de bataille, il donnait la victoire. Mais lorsqu’il d’efforçait d’inspirer au souverain le respect pour les lois, il se mettait en peine de les observer lui-même. Habile à s’armer de perfidie contre les rois, il le condamnait chez les autres. Renommé par ses connaissances, entraînant par son éloquence, recherché pour la sagesse, la prudence et la prévoyance de ses conseils, doué d’un esprit de ruse remarquable, il était parvenu à acquérir des possessions grandes et variées, qu’on appelle vulgairement honneurs, villes, forteresses, bourgs, villages, fleuves et forêts … A son gré, les rois de France et d’Angleterre se juraient amitié ou se déclaraient la guerre. Son ennemi était battu et humilié ; celui qu’il voulait servir était assuré d’un entier succès … »

Robert, comte de Meulan, profite de la paix. S’il ne fortifie pas son castel de Vatteville, il veille à la conservation et à l’agrandissement de son beau fief. Au XIième siècle, la Seine avait creusé son lit le long des rives de Brotonne, mais vers 1112 elle s’en éloigna, en abandonnant une étendue considérable de terres. A qui appartiendront elles ? Les rives de Brotonne , à cet endroit se partageait entre deux puissantes maisons, la baronnie d’Aizier qui appartenait aux moines de Fécamp et la seigneurie de Meulan. On convient que les terres abandonnées par la Seine ou qu’elle abandonnerait à l’avenir, seraient toujours divisées par moitié, de telle sorte que si la Seine enlevait quelque chose de la part attribuée au comte, celui-ci recevrait une compensation sur la part des moines et réciproquement.

Bien qu’il ait fondé ou doté des monastères, le seigneur de Brotonne ne jouit pas toujours de la faveur du clergé. Ses 2 mariages ont été successivement annulés ; le 1er semble avoir été cassé au mépris des lois canoniques, le second lui valût peut-être une première excommunication.

Il se console, semble t-il en suivant partout le roi Henri. Ce dernier s’ingénie également à lui être agréable.. En revenant de Gisors, en 1114, il se fait un devoir de visiter l’abbaye de St Pierre de Préaux, fondée par les Meulan, et pieusement il s’incline sur les tombes de plusieurs vaillants compagnons d’armes, surtout sur celle du bon Roger de Beaumont.

Les largesses du roi Henri envers lui ne s’étaient faites qu’au détriment du duc Robert. De ses biens confisqués, un grand nombre passa entre les mains du seigneurs de brotonne. C’était là une tâche aux yeux des Normands qui étaient restés fidèles à Robert, légitime duc de Normandie.

Sa femme, Isabelle de Vermandois, « princesse d’une rare beauté  » dit-on , lui avait donné 9 enfants.

Cette épouse qui avait visité les bords de Seine et égayé de sa charmante présence le castel de Vatteville l’abandonna pour épouser Guillaume de Varenne, comte de Surrey, qui en eut 3 enfants.

Certain auteurs affirment que le vieux comte perdit la raison à cette nouvelle inattendue .Un chagrin incommensurable troubla ainsi les derniers temps de la vie de Robert.. A l’approche de la mort, l’archevêque et le clergé, le menaçant de l’enfer, tentèrent de lui arracher la restitution de ce qu’il avait illégalement acquis. «  Je laisserai tout à mes enfants, leur répondit-il, ils feront ce qui leur conviendra pour le salut de mon âme. »

C’était là fierté plutôt qu’impiété, on le devine. Le brave chevalier était resté fidèle, comme son père, au roi de cette Angleterre pour la conquête de laquelle, aux côtés de Guillaume, il avait combattu. La déchéance de Robert lui avait paru légitime parce qu’il voyait en Henri un chef plus habile et plus sage.

Il vint finir ses jours à l’abbaye de Préaux où il mourut le 5 juin 1118, vêtu de l’habit monastique.

«  Il eut la réputation, écrivit encore Guillaume de Malmesbury, d’un des plus sage et plus judicieux de son temps. » P.Anselme dans son Armorial écrit qu’on le surnomma le prudhomme . Sur le rapport d’Ordérc Vital, Robert, abbé du Mt St Michel le fit enterrer aux côtés de son père, dans la salle du chapitre de l’abbaye de Préaux.

Après sa mort, loin de faire quelque donation pour le salut de son âme, ses fils Valéran et Robert s’appliquèrent à agrandir encore leur héritage.

L’aîné, Valéran était âgé de 14 ans lorsqu’il hérita des titres et des immenses terres de son père.

Il est comte de Meulan, de Winchester en Angleterre, sire de Pont-Audemer, de Neufbourg et Beaumont, seigneur de Sahus, de la Croix-Saint-Leuffroy, de Monfort sur Risles, de Fresnes. Mais ce n’est pas assez, il a réclamé un fief qui n’a pas sa moindre estime, c’est la forêt de Brotonne, avec son stratégique castel de Vatteville.

Valéran, tel est le seigneur de la presqu’île.